Mon intérêt pour le shungu est dans la fabrique du « nous »

Auteur, comédien et metteur en scène, Soeuf Elbadawi est aujourd’hui l’une des figures les plus représentatives de la scène culturelle des Comores[1].

Il écrit, joue et chante. Il figure surtout un pays, les Comores, le sien, en retrait sur la mappemonde. Il questionne aussi les siens, qu’il trouve un peu éteints. « Nous portons notre nom français comme un fardeau. Le colonisateur nous a réduit à néant (« Comores » comme pour dire une terre morte-née/ « Comoriens » comme pour nous assimiler à des petits « rien »), alors qu’à l’origine les navigateurs arabes parlaient de Djuzr’l’Qamar, le pays de lune. En fait, tout dépend de qui raconte ». Soeuf Elbadawi – son nom – évolue entre Paris et Moroni. « Mes deux points de chute. Je n’ai choisi, ni l’un, ni l’autre. Je suis né d’une histoire coloniale, entre ces deux rives. Mais j’ai un faible pour la terre-mère (les Comores), celle qui a accueilli mon premier souffle. J’y ai appris les mystères du shungu ».

A Uzerche en Corrèze au mois d’octobre. Lecture d’un texte du philosophe franco centrafricain Dénètem Touam Bona, extrait de La sagesse des lianes (Post-Editions) et discussion avec des habitants pour la préparation d’un banquet citoyen, adapté du shungu comorien.

Il s’agit d’une affaire de tradition et de cercle parfait, « au sein duquel l’humanité s’attrape comme un bonus, en œuvrant au service du nombre ». Il y est donc question de la fabrique des communs : « Dans cette société, on ne naît pas humain, on le devient, en contribuant à l’intérêt général, et selon un long processus, fait de dons et de contre-dons. Le shungu est une manière de faire récit ensemble dans une communauté déterminée ». Une vision du monde qu’il souhaite partager à Uzerche, où BillKiss* I O Mcezo*, sa compagnie  de théâtre va être en résidence pour ces trois prochaines années. «  Nous allons y converser avec des jeunes collégiens, initier d’autres tracés avec des compagnons de route, comme le philosophe anthropologue Dénètem Touam Bona ou le dramaturge suisse Jérôme Richer, imaginer un banquet citoyen, inspiré du shungu originel, avec des habitants d’Uzerche, tout en travaillant à de nouvelles créations », confie-t-il.

Aux Comores, Soeuf Elbadawi travaille à un spectacle avec des lycéens (Club Soirhane), qui ont traduit Un poème pour ma mère la rage entre les dents, qu’il a publié aux éditions Komedit en 2008. « Je suis dans ce va et vient permanent entre la France et les Comores. Nous devons continuer à converser avec le monde et avec nous-mêmes ». Tout en se battant, par exemple, pour la création d’une nouvelle scène à Moroni (« Il nous en faut une, depuis le temps qu’on mendie notre existence auprès de l’Etat ») et pour une ligne de crédit, qui soit « spécifique » pour les artistes locaux, dans une banque communautaire (« Nous sommes dans la variable des économies du possible dans ce pays »), il répète à Paris avec Mwezi WaQ, son groupe de musique, dont le premier album, Chants de lune et d’espérance (Buda Musique), a été consacré par l’Académie Charles Cros en 2013. Le prochain opus est annoncé pour l’automne 2022. « On entre bientôt en studio. On y raconte les mêmes attentes citoyennes qu’à l’époque du premier. En plus conséquent, peut-être. L’album va s’appeler Le blues des sourds muets. Pour l’instant, on retravaille les titres », afin de rendre compte de ce monde « rendu de plus en plus insensible à nos yeux ».

Répétition publique d’un spectacle en création, avec les lycéens du Club Soirhane de Mirontsy en novembre 21. Présence sur la scène de Corpus Africana à Toulouse en octobre dernier.

A l’affiche de la dernière édition de Corpus Africana à Toulouse en octobre, Soeuf Elbadawi, qui publie La fanfare des fous chez Komedit, revient aussi avec Obsession(s) Remix en mai 2022, au Théâtre de l’Echangeur à Bagnolet, avant de signer une nouvelle création – « Je suis blanc et je vous merde » – pour les Francophonies en Limousin, à l’automne 22. « Je suis un hyper actif. J’ai besoin de me dépenser ». En décembre, paraît un ouvrage collectif, qu’il supervise pour le compte du Conseil National de la Presse et de l’Audiovisuel (CNPA).

Un livre sur les médias aux Comores, publié aux éditions Bilk & Soul, structure qu’il a fondé, il y a quelques années, pour « soutenir de très bons projets-pays dont personne ne voulait », dit-il avec le sourire. « Ce livre est une commande du CNPA. Un projet à plusieurs mains, qui correspond à ma façon de travailler, qui est que j’essaie toujours de m’entourer de personnes, sans lesquelles rien n’est possible. Personne ne se suffit à lui-même. D’où l’intérêt que j’ai pour la tradition du shungu, au sein de laquelle l’interdépendance reste une valeur fondatrice et souveraine. A plusieurs, nous sommes plus forts devant l’adversité. A plusieurs, nous fabriquons du « nous » ».

Ruwe


L’image en Une, signée Monique Imberet, figure Soeuf Elbadawi sur la scène de Plumes d’Afriques à Tours.

[1] Article écrit initialement pour le site Kawa, en novembre 2021.