18 sur le patrimoine

Le dernier numéro de Uropve est paru. Il questionne le patrimoine et ses déboires. Avec un entretien accordé par Fatima Boyer, connue pour son travail autour de l’Ujumbe à Mutsamudu.

Un numéro d’une très belle facture, malgré la difficulté avec laquelle les Comoriens ont du mal à entretenir leur patrimoine. Uropve s’ouvre sur ce constat, terrible : « Un pays où le citoyen se vit dans le présent de la survie, loin de toute interrogation du legs ». L’histoire n’est pas enseignée. La langue et l’imaginaire du pays n’encouragent pas à. L’édito se poursuit sur ce même ton : « l’habitant de ces îles a tendance, pour masquer sa méconnaissance évidente de ce qui le fonde, à observer une geste figée dans le passé, afin de se raccrocher à une possible histoire. Il en est qui ressortent leurs vieilles histoires de sultanat, d’autres qui ambitionnent de reparler de la mémoire populaire, d’autres encore qui crachent sur ce passé pour mieux se sentir vivre au présent ». Dans l’ensemble, les Comoriens n’ont pas l’air de se rendre compte de ce que représente le patrimoine, happés qu’ils sont par leur quotidien. Ce numéro parle du « Comorien nouveau », acculé à vivre une réalité qui n’est pas la sienne, « formatée, empaquetée et importée depuis l’extérieur. Précarisés, dans leur identité, dans leur vision du monde, dans leur être intime, ils regardent le monde avancer autour d’eux, sans savoir comment y prendre part, pendant que leur pays éclate dans tous les sens ».

Le patrimoine, cette abstraction. « A partir du moment où aucune autorité ne songe à le préserver. Il ne suffit pas de dire aux gens qu’ils ont un potentiel dans la patrimonialisation de leurs rêves, fantasmes ou rapports au monde. Encore faut-il leur apprendre à le revendiquer d’un seul corps-debout ». Uropve insiste : « Il n’y a plus cette conscience d’un héritage, rendant compte de la relation du Comorien au monde. La poétique au sens glissantien du terme. La question du rapport à l’autre et à soi-même ». Le journal essaie à sa manière de tirer sur la sonnette d’alarme. Il s’inquiète de ce que les chercheurs comoriens font globalement subir aux travaux du professeur Felix Chami, qui, de Dar Es Salam, est venu réinterroger les sources sur les origines du peuple de ces îles. « C’est aussi cela le problème. Quand les natifs du pays, s‘accrochant à de vieux poncifs, en oublient d‘écouter ce qui se raconte nouvellement sur eux. Chami, c’était il y a un peu plus de dix ans… » Comme si la version du voisin immédiat (Est-Afrique) venait chahuter les leçons bien apprises des partenaires de toujours, qui, eux ont l’air de tenir à la légende asiatique et arabo-perse des origines. « Sans doute que le problème du patrimoine dans ce pays vient aussi de là. De cette littérature née du doute sur ce que l’on a été ou pas ».

Le palais de Mawana, à Bambao. Mme Fatima Boyer, présidente du Collectif du Patrimoine, connu pour son travail autour de l’Ujumbe à Mutsamudu.

Dans un long texte, Kamal’Eddine Saindou s’attaque au patrimoine des sultanats, que l’Etat prétend vouloir inscrire sur la liste de l’Unesco. « Seuls la Citadelle et l’Ujumbe de Mutsamudu semblent échapper, pour l’instant, à la liquidation, grâce à l’œuvre d’associations, qui ne sont pas toujours assurées de gagner la bataille contre les prétentions d’héritiers ». La plupart des sites survivent dans la ruine, en étant menacé d’effondrement. Kapviridjewo, Bambao la Mtsanga, même sinistre. « Le destin de ces sites patrimoniaux est d’autant plus tragique que le temps qui passe complique la tâche. Et pourtant ! 2021 reste « année du patrimoine », si l’on en croit les déclarations du chef de l’Etat comorien dans un discours, faisant écho à la nouvelle loi sur le patrimoine. Aucune mesure, ni moyens, n’ont cependant été annoncés pour traduire cette parole en une politique de sauvegarde d’un patrimoine pourtant en péril ». Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, sans s’agacer le moins du monde du mensonge qui les porte. Le récit archipélique en prend un coup au passage : « Un récit foncièrement en décalage avec la réalité d’un effondrement bien entamé des preuves incarnant cette gloire ».

« Les chances de restaurer ces palais se réduisent au fil du temps » avance Kamal’Eddine Saindou, qui s’est entretenu avec Fatima Boyer, présidente du Collectif du Patrimoine, pour qui il reste à convaincre l’Etat. « S’il y a un domaine dans lequel on peut répondre aux exigences de l’émergence, tant promue par le Chef de l’État, c’est bien celui de la sauvegarde du Patrimoine, en tant que vecteur de développement et ciment pour le renforcement de l’identité » dit-elle. « Nous devons nous rassembler autour de l’association des amis du patrimoine pour interpeller nos gouvernants et nos partenaires. Cette inscription devrait être le projet de la nation, de toute la société, de toutes les générations. Il faut développer un plaidoyer auprès de tous les pays de la zone Océan Indien et des pays du Nord, afin de soutenir la candidature des Sultanats Historiques des Comores. Sollicitons également les ambassadeurs des pays amis pour nous accompagner ». Fatima Boyer, à qui certains reprochent de ne s’occuper que du « terroir » de sa ville natale – Mutsamudu – rappelle la confiance que lui apportent le maire et les habitants : « Il se trouve que l’Ujumbe se trouve dans la Commune de Mutsamudu. Monsieur Zarouki Bouchrane, maire de cette commune, est conscient de l’importance du patrimoine pour sa commune. Il croit en la valorisation de l’Ujumbe. Tous les précédents maires de cette commune ont toujours soutenu le Collectif du Patrimoine des Comores dans la réalisation de ses activités. La population de Mutsamudu est également convaincue de l’importance qu’il y a à valoriser ce patrimoine ».

Daani à Mirontsy, lieu sacré. Le debaa, une invite, là aussi, au sacré. La question de l’immatériel paraît encore difficile à poser…

Ce numéro revient sur la question du patrimoine immatériel. A commencer par les sites dévolus aux forces de l’invisible. Pole à Maore, Nyumashua à Mwali ou encore Daani à Ndzuani. Des sites « qui n’ont rien de sultanesque, nourrissent une mémoire informe, intime, profonde, reliant les hommes aux croyances les plus ancestrales. Celles que les adeptes du soilihisme (1970) ou de l’islam nouveau (1980), bien avant les groupuscules actuels, iront poursuivre, jusque dans les tranchées les plus inattendues, pourfendant le trimba dans le Nyumakele, ou bousculant les disciples de Mwarangoma dans le Hambu ». Des sites aujourd’hui menacés par les défenseurs du « Livre », qui, eux, se refusent à tout rapport avec les croyances les plus anciennes du pays, alors que la plupart de leurs compatriotes y ont trouvé le moyen d’y consolider les liens. Djinns ou Sheikhi, les sites dédiés renvoient à des formes d’intercession entre le Seigneur et les hommes. Que l’on croie à la chevauchée des corps par des djinns ou au dialogue des mourides soufis avec la longue chaîne des saints passés et à venir, les fondamentalistes s’y opposent. Un vieux débat par rapport à une réalité, de laquelle s’extirpe difficilement l’ensemble des Comoriens. On se rappelle encore du sort réservé à tous ceux qui, du temps de la révolution, s’adonnaient en cachette à ces pratiques. Bien avant les rigoristes d’aujourd’hui, le Mongozi avait su effrayer les amis des djinns. Et pourtant, ils lui ont suvécu…

Uropve s’intéresse aussi à l’un des joyaux du patrimoine immatériel de cet archipel : le debaa. Une institution à Mayotte, ayant connu une fortune moins heureuse sur les autres îles : « A Ndzuani et Mwali, l’événement s’est fait rare, ces dernières années. A Ngazidja, la tradition n’a jamais pris, bien qu’il y ait eu des velléités, par le passé. A Maore, par contre, elle se poursuit de plus belle » écrit Farhat Zeinab.Transmises par le biais des écoles coraniques, à coup de qasîda et autres gestes, se réclamant d’un même corpus de textes que les daïra ou les mulidi, les debaa sont ce monde, où les jeunes filles apprennent « à tutoyer les cieux dans une passion mystique, étrangement ancrée dans le profane. Un art consommé de la danse et du chant que les disciples soufis ont porté au cœur des familles et des quartiers, en renouant avec la grande épopée du prophète Muhammad (SAW), avec force poèmes. Une tradition qui, toujours, sublime les femmes, lors des mariages et des fêtes villageoises. De cité en cité, les groupes de madrasati s’affrontent alors dans des joutes interminables, au nom d’une tolérance divine que les nouveaux imams intronisés oublient de rappeler dans leurs prêches. Le soufisme a longtemps été le visage le plus populaire de l’islam en ces îles, en effet ». Un numéro d’une grande qualité, bien que Soeuf Elbadawi, regrette son côté « vite-fait » : « On aurait aimé pousser plus loin la réflexion. Nous n’avions pas assez de temps, de pages et de contributeurs, pour évoquer un sujet aussi complexe. Le temps est peut-être venu de réfléchir autrement sur l’avenir de Uropve. Mais on ne regrette pas de l’avoir fait. A force de focaliser sur certaines inquiétudes de la société actuelle, on en oublie d’interroger ce passé patrimonial, qui demeure, malgré tout bien vivant de nos jours, dans la vie de chaque comorien ».

Med

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