Ce que mon père ne m’a peut-être pas dit

En 2017 disparaissait Souef Ali Amane. Un homme de son temps, dixit la quatrième de couverture. Né au début des années 1930, auteur d’un texte – La cité merveille – paru aux éditions de La lune en 2010, M. Souef était connu pour ses coups de gueule, parfois repris sous forme de tribune dans la presse locale.

Un peu juste comme présentation de ce deuxième livre – Ce que mon père ne m’a peut-être pas dit – qui paraît aux éditions Bilk & Soul. Un livre qui sort à titre posthume, avec des images de mourides soufi, lui rendant un dernier hommage au 40ème jour de sa mort. Une longue conversation, tissée avec des bouts d’entretien, accordés à l’un de ses fils, sur les hauteurs de Shwadjuni, non loin de Mitsudje, sa ville natale. Un livre qui raconte l’homme qu’il a été pendant plus de 85 ans. On y lit qu’il était « surprenant, voire provocateur, par moments. Il pouvait être taquin, moqueur, joueur à l’égard de ceux qui lui rendaient visite ». On y lit qu’il aimait bien entretenir une cour, « faite d’illustres inconnus, de proches et d’amis lointains ». On y lit enfin qu’il se dressait souvent contre l’ordre établi, avait peur de l’étouffement social, était obsédé par la radicalité. Tellement de choses que l’on oublie, à l’heure d’enterrer ce vieil homme, que l’on dit intègre, travailleur et fidèle en amitié.

Des mourides soufis autour de sa tombe au 40ème jour.

M. Souef n’était pas un homme facile, si l’on en croit ce livre. Il suffit de l’écouter parler. « Le monde, tel qu’il se complaît me déplaît. Il y a des tas de choses qui me terrifient. La sensation d’être sans cesse livré au danger. L’impression d’avoir à me battre pour ne pas être débordé ». Il n’aime pas les boniments, déteste la calomnie : « Les gens passent leur temps à s’inventer des histoires, qui ne relèvent d’aucune espèce d’intelligence. Sans parler du temps que l’on perd à s’inquiéter pour des choses qui n’en valent pas la peine ». Il n’apprécie pas cette démocratie à l’Occidentale, qui s’exprime sans limites et qui ne respecte jamais le droit d’aînesse. Mais il ne manque pas de s’interroger : « Les jeunes Comoriens pensent que ça peut être un moyen de briser les verrous. Une manière de s’affranchir des vieux ». Il n’en est pas si sûr. « Certaines lois, argue-t-il, me paraissent immuables. On ne peut les contourner sans conséquences. Si on le fait, on finit par en payer le prix fort ».

M. Souef y raconte son enfance – Fumbuni, Ntsudjini, Moroni – où il a d’abord appris à faire « pays ». De 7 à 15 ans, son père l’envoie aux quatre coins de l’île de Ngazidja pour se former : « Je crois que c’est surtout là que j’ai compris qu’il fallait apprendre à se débrouiller seul dans la vie. Ne pas reposer sa vie sur autrui, ni dépendre d’une chose ». Son périple lui permet de multiplier des rencontres, qui lui forgent le caractère. Il se souvient de son maître d’école, Fundi Abdulhamid : « Il avait de l’humour ». Se rappelle de la peur du blanc. Evoque le temps du razida Beaumer. S’arrête à la faim qui le tenaillait dans le Mbadjini. N’oublie pas de parler de Silimu Bin Abakari, son grand-père, qui le fascine et qui a été en Sibérie au XIXème. « C’était un homme cultivé. Un homme distingué. Timide en apparence, mais très éveillé. Il était intègre, dynamique, dans ses façons de faire, fidèle à ses convictions ». Il dira avoir appris à être « un homme-debout », grâce à ce périple. « C’est au contact des autres que j’ai appris que l’effort paie ».

Souef Ali Amane à Mwali (© G. Bastide).

Il parle aussi de son père : Mze Ali Amane. « Je me souviens de la vie qu’il nous faisait mener à l’orée du bois. Il avait installé toute la famille à Irovuni, en retrait du village ». Il se souvient de ses leçons d’arabe. « Sur le chemin, il dessinait des figures sur le sol avec sa canne en bois. Une figure creuse à demi ouvert, un point en dessous. Voici un « b », m’annonçait-il, en me demandant de répéter à sa suite. Me demandant aussi de décrire précisément la forme dudit « b ». Histoire d’être sûr ». Des moments chargés d’histoire entre un père et son fils. Des moments de transmission, situés loin de toute la pédagogie classique. « C’est de cette manière que j’appris mon alphabet arabe. (…) Il ne me fit pas passer par l’épreuve du kurwasa, de l’enchaînement des mots, de l’apprentissage des phrases, pour la maîtrise de la lecture. Il me mit directement le Saint livre entre les mains ». Ce père, qui lui offre, un jour, un chapelet, le prie de louer son Seigneur : « Tu n’as qu’à réciter son nom – Allah/ Ya wadidu/ Ya swamadu – autant de fois que le permettent ces grains. Tu verras la grâce te remplir de joie, disait-il ».

Le titre du livre – Ce que mon père ne m’a peut-être pas dit – vient probablement de lui : « J’aurais aimé savoir ce qu’il aurait voulu me dire le jour de sa mort. Il m’a fait appeler, mais le temps que j’arrive jusqu’à lui était sensiblement trop tard pour deviser ensemble sur cette chose qu’il n’a pas eu le temps de me dire avant sa mort ». Un souvenir qui le rongeait. En arrivant à ses côtés, il m’a confié « ne plus avoir le temps » et m’a demandé d’entamer une prière, avant qu’il ne se rappelle à son seigneur. Que voulait-il me dire, qui ne soit pas inscrit dans cette prière de fin ? J’avoue que cela a laissé comme un grand vide en moi. Que souhaitait-il me dire, avant de partir dans l’au-delà Et comment savait-il qu’il avait juste le temps de finir sa prière et non le temps de raconter ? » Cela reste l’un des grands mystères de sa vie. Sheihu Ali Amane, son père, a été un des khalifa soufi de la confrérie des Shadhuliyya El-Yashrutwi. Il dort, aujourd’hui dans la zawia de Mitsudje, aux côtés de sa sœur, Koko Bweni, dont l’un des fils, Mohamed Kassim, fut aussi l’un des dignes représentants de cette confrérie.

Souef Ali Amane et son père, Mze Ali Amane.

Le livre se lit tranquillement, comme faisant écho aux extraits d’un de ses livres – Le journal d’un mort-vivant – non encore publié à ce jour. Un texte, commis par l’un de ses fils, Soeuf Elbadawi, l’explique : « Un jour, il vit passer une chaise à porteurs, avec un malade à l’agonie et des hommes en train de prier. Le « mort-vivant », comme il le désignait  un monsieur connu du village – le prit à témoin : « Regarde-les ! Plutôt que de prendre un stylo et de noter mes dernières paroles, ils déversent leur Coran sur le chemin. Quelles preuves auront-ils de ce que j’ai vécu en cette terre ? Les versets de Dieu sont éternels. Mes paroles le sont moins. D’où l’intérêt des les consigner ». Un peu comme une manière de souligner l’intérêt de sa propre parole. L’adage dit bien que les paroles s’envolent et que les écrits demeurent. Nul doute qu’un jour on lira cette œuvre méconnue de M. Souef, mais en attendant, on prend plaisir à écouter la parole de cet homme, qui a vécu plus d’une vie en cette terre. Ses aventures à Majunga, son entrée dans les « Garde Comores » ou sa contribution au twarab, avec la fameuse histoire de Pomu tsi landza zamani. Autant de moments qu’un enfant gagne à connaître dans l’histoire d’un père qui n’est plus. On aurait aimé en savoir plus, mais comme le confie Soeuf Elbadawi : « On espérait en faire quelque chose de singulier, lui et moi. Mais on n’a pas eu le temps de finir le travail. Les séances devenaient difficiles avec sa maladie. J’ai par ailleurs perdu quelques-uns des enregistrements. Je me dis que l’essentiel est de faire exister sa parole, brute soit-elle. Pour que ces enfants et ces petits-enfants en profitent. Plus tard, peut-être, je reprendrais ce matériau, pour aller au bout de notre projet Plus tard, dans un deuxième temps ».

Med

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