« On n’est pas artiste pour rigoler, ni pour se taire »

Un billet écrit pour Simbo[1], magazine culturel des années 1990, par Hassane Moindjie, journaliste à Al-Watwan, qui questionne l’œuvre de Salim Ali Amir, la grande vedette nationale.

Plein de gens aiment ce que fait Salim, il est vrai. C’est une quasi certitude. Maintenant, demandez à ces « plein de gens » ce qu’ils aiment dans ce que fait Salim, entre les textes, les rythmes et les airs. La réponse a toutes les chances d’être moins spontanée. Il est vrai, là aussi, que face à quelqu’un qui vous balance aux pieds, à la fois Tambu (mgodro), Narienshi (slow), Usiwu (igwadu), et par la même occasion, vous frappe un direct au cœur avec Mpambe (la bonne à tout faire), Fidélité (sur le sida), Siasa bodjo (la politique au rabais), et, très prochainement, Shazawa (sur ces « navigateurs » ou si vous préférez ces hommes politiques opportunistes, qui, de toutes les couleurs, peuvent, l’instant d’après, devenirs incolores et inodores), vous ne savez plus quoi penser.

Vous vous dites que de toutes évidences, l’artiste est engagé, et dans toutes les batailles. Des batailles sociales avec, justement, Mpambe ou autres Dalawo nde macandjo, aux batailles politiques avec Siasa Bodjo, en passant par celles du comportement humain, qui nous ont été décrits dans Fidélité et Mdjewiri. L’artiste tient cependant à préciser : « Je ne suis pas engagé dans un camp contre l’autre ». Traduction : il ne fait pas de politique. Quant il tire à boulets rouges sur les leaders politiques, il le fait sans ménagements, mais aussi et surtout sans discernement. Tout ceux qui se trouvent sur sa ligne de mire en prennent pour leur grade : mikiro ndo ngama na nyi marengweni/ namrentsi bwa bwa bwa, tsi do shorilisa (dès qu’ils sont devant un micro ils deviennent fous/ Assez de bla bla, ça ne nourrit pas).

Le meilleur de Salim sur YouTube.

Cette dureté des propos n’est pas réservée au seul discours démagogique des hommes politiques. Quand il nous entretient des maris infidèles, des parents qui oublient de faire vacciner leurs enfants, des bonnes-à-tout-faire domestiques ou d’amour, Salim Ali Amir est tout aussi précis et/ou accusateur : « nkalizi, nkalizi, nkalizi, nkalizi » (boniment/ mensonge), « mndrumshe haki upvwa sheo » (les épouses méritent le respect), « utsidjidhulumu isho wapwapwa » (ne mets pas en péril l’enfant que Dieu t’a donné), « mtsiwapve mndru, mbi zehundra ledhambi lo lahanyu » (vous êtes responsables des risques qu’ils encourt, sous entendeu les enfants qu’on envoie dans els familles d’acceuil), « kodjo shinda yarimanise pvorilo pvwadzima » (nous sommes inséparables quand nous nous aimons).

Tout cela n’a rien d’un engagement politique partisan : « Je suis issu d’une population plongée dans de grandes difficultés, et soumise souvent à des gens sans scrupules. Un peuple qui m’a fait don de ses qualités d’artistes, qui m’abreuve de sa culture », dit-il. Il serait donc ingrat de sa part de ne pas rendre l’ascenseur : « Ma voix ne porte sans doute pas très loin, mais elle aura le mérite d’exister ». Car pour Salim, on n’est pas artiste pour rigoler. On n’a pas une voix pour se taire. L’existence de ce peuple le tient aux tripes : « Ces heurts et malheurs sont miens. Je ne peux chanter sans les chanter. Ma bouche, mon inspiration et mon imagination en sont des émanations ». Tout cela n’a rien de violent en soi. Salim veut dire les choses telles qu’elles sont. Parfois tendres, mais trop souvent dures et agressives, pour ceux et celles qui les vivent, qui les subissent. On ne peut caresser quelqu’un dans le sens du poil, quand ces poils ne vont dans aucun sens : « ce pays a tellement de problèmes qu’il faut que quelqu’un en parle, sans passions, sans rancunes ».

Ses fans dans le Salim live, ici en France.

La difficulté vient des équilibres sacrés à tenir entre le texte, le son, le rythme et l’air. Entre ces contraintes, l’artiste s’est révélé être un bon timonier. Il a évité le piège qui consiste à tomber dans le discours politique aux dépens de la valeur artistique et de l’art dans l’œuvre. « Je fais œuvre artistique, et non militante. Le texte est capital, mais l’art dans l’œuvre est essentiel ». Le public, qui, dans ses concerts, reprend en chœur les couplets et les refrains, semble l’avoir compris. L’artiste est en parfaite symbiose avec ses fans. Car comme le maître, ils sont convaincus que l’œuvre se vend pour sa forme et s’acquiert pour son fond.

Hassane Moindjié


[1] Simbo n°2, février 1998.