la fièvre du Manzaraka : amour ou business ?

Le rêve prétendu de tous les couples à Maore. Un beau et grand mariage pour sacrifier à la tradition se finit toujours avec un bon manzaraka.Avec des centaines de visages radieux sur un bord de route. Ombrelles et éventails, mshogoro, mlelezi, mbiwi et shigoma. Les saluva sont en fête sur les djanvi. Les amis se bousculent à l’avant-scène. Avec des liasses de billets en sursis, qui se noient dans le parfum des colliers en fleurs, surtout[1].

Ngayabe, asmini ou encore ylang. On dit que le marié, habillé tel un calife des mille et une nuit, a le choix des fleurs qui pendent à son cou, le jour venu. Le choix de son menu, pour lui et ses amis. Le choix des danses, aussi. Ce qui est sûr, c’est que la mariée, telle une princesse, doit crouler sous les cadeaux pour cette cérémonie, qui passe pour être la plus in et la plus chic du mariage traditionnel. Celle qu’aucun proche ne doit rater sous aucun prétexte. Il faut savoir qu’un bon mazanraka assure un minimum de 20.000 euros à la dulcinée et à sa suite, si la famille du marié a été généreuse. Certaines belles-mères paient jusqu’à 10.000 euros pour soulever le voile qui couvre la mariée. Les belles-sœurs surenchérissent, et les invités peuvent les imiter.

Les familles s’endettent,s’il le faut, pour honorer le principe. L’union de leurs enfants doit rester un moment festif, magique et unique à la fois. Ce qui est parfois synonyme de cauchemar. Le pire, c’est que nul ne peut prévoir à l’avance l’état des dépenses à effectuer pour s’assurer un service digne de ce nom, mais tout le monde sait l’intérêt d’une logistique imparable. Les cuisines, la location des chapiteaux, la scénographie, la musique et les danses dédiées vous coûtent un bras. Mais certains sont prêts à s’endetter à vie pour ne pas bâcler leur manzaraka. Jusqu’au mafungidzo, les parents peuvent, semblent-ils, négocier. Les cadis n’exigent jamais l’impossible pour sacraliser les liens du couple naissant. Pour un manzaraka, par contre, les familles doivent sortir la grosse artillerie, afin d’officialiser le mariage, publiquement.

Rois et reines sous les ombrelles.

Musada (entraide), shikoa et mtsango (tontine) sont mis à contribution. La banque, également, même si elle n’accorde que des prêts à la consommation pour ce type d’événement. Quant aux parents proches, ils connaissent le tarif des liens qui perdurent dans le temps, surtout s’il faut penser à l’après-manzaraka (l’installation du couple), en même temps que s’organise la fête. Des groupes de réflexion se mettent en place depuis 2015, à l’instar du collectif de Mtsapéré, initié par Abdillah Ahmed Soilih, dans la perspective d’un renversement des valeurs : « Il est vraiment temps que la société mahoraise aborde ces questions financières sans tabou, confiait-il à Mayotte 1ère. Il en va de notre avenir, de celui de nos enfants et de leur futur vie de couple ». Il est clair que le manzaraka reste un business, autour duquel se presse nombre de prestataires.

Les spécialistes de l’événementiel voient là une manière de se remplir les poches. Même les traiteurs se mettent en marche, bien que les traditionnalistes préfèrent encore miser sur la bonne cuisine familiale. « En réalité, personne n’est dupe. Les familles font de moins en moins appel aux voisins et aux cousins. La confiance n’est pas toujours au rendez-vous, parce que tout le monde veut en profiter au passage. Il y en a qui préfèrent faire appel à un traiteur. Ils ont moins de conflits à gérer en interne. Tu paies et tu profites du service. T’as pas à convaincre un parent ou un autre de jouer le jeu. Mais c’est vrai aussi que ça fait perdre son intérêt au mariage. Il est censé rassembler les proches », constate Abdoussalam, qui prépare son manzaraka depuis deux ans. « On va le célébrer l’année prochaine. La banque nous a accordé un crédit pour construire, un crédit sur lequel nous tablons pour financer ce qui manque à notre budget mariage ».

« On doit connaître le visage de ses vrais amis » pense Muhamadi Saïd. Lui, a longtemps hésité. « Puis on m’a expliqué que la famille de ma compagne allait tout organiser, selon mes désirs, que j’allais partager la facture, selon mon souhait, avec la famille et les amis. J’ai grandi à la Métropole, j’avais du mal à y croire. Mais lorsque j’ai dressé la liste de ceux en qui je pouvais me fier, je me suis retrouvé avec des sommes que je n’imaginais pas. En gros, les potes ont payé leur place pour l’événement, et selon l’importance de leur contribution, ils disposaient de certains avantages, comme de s’asseoir aux côtés du marié, de manger tel plat raffiné ou d’être servi par une jeune demoiselle au charme certain ». La famille de la mariée supervise : « C’est comme de s’offrir un bon restaurant, étoilé. Ma belle-famille a assuré. L’argent versé a servi à la bouffe, avec une marge garantie pour elle. Je crois qu’ils ont fait 10.000 euros de profit sur mon manzaraka. Certains de mes amis ont donné jusqu’à 1.000 euros de contribution ».

Une princesse en pleine préparation du manzaraka.

Tout le monde y trouve son compte. Au manzaraka, les invités mangent à leur faim, en réglant l’addition. Ils peuvent inviter d’autres amis à leur tour, en exigeant un accueil en particulier. « Il est arrivé que des invités se plaignent publiquement, en signalant à la belle-famille qu’on les a mal reçus ou qu’ils n’en ont pas eu pour leur argent » raconte Bourhane. Il y en a pour tous les goûts. Nombre d’invités ou d’équipes mobilisées en coulisse repartent avec les restes de ce qui est servi, comme s’ils venaient de faire leurs courses en supermarché, et pour certaines, avec une petite somme forfaitaire en sus. « C’est une scène incroyable. On voit les gens repartir avec des sacs pleins de bouffe, de boisson. C’est leur rémunération du jour. Seul un quart [de ce qui est servi] est mangé » explique Soufou, à qui on fait souvent appel pour égorger les bêtes et préparer la viande. « Il peut arriver qu’on reparte avec des vivres pour 10 jours, en étant plus malin que les autres », dit-il. Une fois les dépenses mises de côté, l’argent qui reste revient à la famille organisatrice.

« On parle de manzaraka qui coûtent jusqu’à 60.000 euros. Vous pouvez imaginer les marges que se font les organisateurs », conclut-il. Traditionnellement, le manzaraka est ce jour béni, où l’on fête l’alliance des familles. On y sacralise les liens séculaires, de convivialité et de partage. Les proches venant offrir leurs cadeaux aux jeunes mariés, la famille les remerciait en dressant un banquet. Dans des temps anciens, l’homme envoyait des proches demander la main de sa future épouse. Lorsque les familles se mettaient d’accord, une dot était fixée en fonction des moyens dont disposaient les uns et les autres. Une dot que le marié s’empressait de payer sans rechigner, pendant que sa belle-famille conviait la communauté à célébrer son bonheur à table. Il n’y avait pas d’enjeu financier à l’époque, ni de compétition entre les dites familles. Mondialisation aidante, le manzaraka a mué selon les lois de la consommation servile dans un contexte où le paraître l’emporte sur la solidarité.

« Vous vous rendez compte ? Au manzaraka de mon frère, sa belle-famille a dû lui offrir une berline ? Il aurait menacé de refaire un manzaraka avec sa maîtresse. Ça devient vraiment du n’importe quoi » commente un convive, qui requiert l’anonymat. « C’est mon frère qui aurait réglé la facture, mais c’est ça qui est vraiment absurde, parce qu’après coup, j’ai appris que c’est sa femme qui aurait contracté une dette pour lui offrir son manzaraka. Vous imaginez ce casse-tête ? Une femme donne à son mari ce qu’il doit régler à sa belle-famille ? Tout ça pour satisfaire au m’as-tu vu et pour garder la main sur son couple ? Après ça, on vient me reprocher de m’être marié avec une métropolitaine. Si se marier à Mayotte devient une [simple et douteuse] affaire de manzaraka, beaucoup de jeunes iront voir ailleurs, ça c’est sûr ». Une idée aussitôt contredite par la réalité des chiffres, selon Abdallah B., un jeune enseignant : « Avant, les manzaraka n’avaient lieu que durant les grandes vacances. Il n’y en avait pas autant. Aujourd’hui, c’est toute l’année, à cause d’un calendrier qui est surchargé. Et ce sont surtout des jeunes qui le font. Il n’y a pas une seule fille qui n’exige pas son manzaraka, quitte à se ruiner ».

Med


Image à la Une, mariés sous ombrelles, lors d’un manzaraka.

[1] Article initialement publié dans l numéro 4 du magazine Mwezi. Pour le télécharger, cliquer sur ce lien.