La poésie Un remède contre la timidité

De l’homme de loi à l’homme de lettre. Auteur de Kaulu la mwando (Komedit), Mab Elhad demeure le plus énigmatique des poètes de l’archipel. Un portrait express, signé Kamal’Eddine Saindou, paru dans le journal Kashkazi en février 2006.

« J’étais très renfermé. Je n’allais pas avec les autres. Ma mère me gardait près d’elle de peur que je ne m’égare, me blesse. Alors je lisais…des bandes dessinées surtout ». Mab Elhad dévoile dans ses souvenirs le parcours d’une enfance particulière. Derrière un sourire permanent, qui renforce le portrait jovial du bonhomme, se cache la souffrance quasi congénitale de cet enfant unique que l’enfermement familial a poussé vers les mots, faute de pouvoir jouer avec les enfants de son âge.

Cette passion précoce pour la littérature s’est révélée en lui avant tout comme un refuge. Un besoin existentiel, presque vital, pour ne pas sombrer dans l’univers clos que lui avait construit sa famille. Elle s’est précisée dès le cycle primaire grâce à un enseignant qui « nous a entraînés à la lecture scénique avant la lettre » dit-il. C’est donc sur les bancs de l’école que l’enfant de Mtsangani (Moroni) s’est initié à la prose à travers les grands classiques français de la trempe de Hugo, dont il s’est mis à mimer « la musique des mots et la rythmique des vers », qui allaient peu à peu forger son inspiration pour le genre poétique.

La rencontre avec Dini Nassur, amoureux lui aussi des mots, l’a confronté pour la première fois avec un monde extérieur dont la réalité lui échappait. Telle une illumination, les mots qui lui servaient à tuer le temps, se sont révélés être le souffle, qui allait le projeter par dessus les remparts de la prison familiale. La disparition d’un ami lui donna la force d’aller au devant du public pour dire sa douleur dans « Ismaël le peuple te pleure ». De cette communion, els mots qui s’accumulaient sur les cahiers de l’écolier servent d’exutoire pour parler à l’autre monde, auquel l’enfance lui interdisait l’accès. Le poète prend conscience de son rôle de « messager » non dans son acception morale, « mais dans le sens positif de l’engagement contre le mal, d’une contribution à la construction d’une nouvelle culture ».

Il découvre qu’il est de la lignée « des écrivains qui ne sont pas venus des grandes écoles, tels que Camara Laye ou Sembène Ousmane ». Pour l’auteur de Kaulu la Mwando[1], l’écriture ne se défait pas de l’instance qui le porte. Ses poèmes, écrits à la première personne du singulier, sont chargés d’innocence, de naïveté, d’utopie et de rêves. On retrouve toujours ce puzzle de mots, de vers, qu’il s’amusait à construire comme on compose une musique. L’écriture comme un jeu. « Un passe-temps, un moment d’épanouissement » affirme l’auteur qui confirme sa passion ludique par son goût de la calligraphie, du calligramme et de la photo.

L’écriture aussi comme « un remède contre ma timidité, ma manière à moi d’exprimer mon univers et de parler aux autres » ajoute t-il. Toute l’ambiguïté de Mab Elhad se retrouve dans ce questionnement. Ecrit-il pour lui-même ou pour les autres ? Les deux vocations ne sont pas contradictoires. « J’écris pour la postérité, pour que mes enfants découvrent plus tard ce que leur père était ». Mais il y a aussi cette quête permanente de l’autre que l’on retrouve dans la plupart de ses poèmes, dont le plus évocateur est sans doute « Porte », qui exprime ce besoin de s’extirper du cocon familial.

Finalement, ce besoin d’air n’a pas libéré l’homme qui est allé faire carrière au sein de la grande muette, comme s’il avait besoin que sa parole soit confisquée pour que les mots se couchent sous sa plume. Il y a dans sa vision de la poésie une sorte de déterminisme thérapeutique. Comment passe t-il de la posture du soldat à celui de l’écrivain ? « Je ne suis pas le premier » répond t-il, faisant allusion au général malgache Désiré Philippe Ranakavelon, qui, comme beaucoup d’autres, a concilié les deux passions, en usant de pseudonymes. « L’écriture est un moyen de sortir du cadre professionnel. Car j’ai besoin de m’évader, de dégager le stress qui est en moi. Lorsque j’étais enquêteur, cela m’aidait à sortir de la douleur des autres ». Une échappatoire en quelque sorte.

C’est en revenant d’une manifestation où il a dû affronter la population en colère que le soldat qu’il est a écrit son poème « Liberté ». Mab ne s’est finalement pas guéri des maux de l’enfance. « Je me censure avant qu’on ne me censure » dit-il. Le poète qui avoue avoir « opté pour la force pour ne pas s’en servir » n’a pas tout donné à sa passion. C’est ce que lui reprochent ses pairs. Il a encore des pans de silence à faire tomber pour libérer la parole qui démolira les digues qui freinent ses mots.

Kes


[1] Komedit.

DU POETE SAMBAOUMA A. NASSAR DANS LE MÊME KASHKAZI. « Nous nous sommes connus il y a exactement 10 ans, en 1995, sur un podium littéraire. Lui, Mab Elhad, celui qu’on appelle le « poète gendarme », comme s’il s’agit d’une alliance de mots, venait de décrocher un prix et moi celui, je crois, de nouvelles, ayant raté, cette année-là, le prix de poésie. A peine descendu, je suis allé le féliciter pour avoir gagné le prix que j’avais perdu. Nous avons tout de suite sympathisé et il m’a même prié de l’accompagner chez lui à quelques pas de notre lieu de rencontre. Voilà Mab Elhad, tel que je l’ai connu, chaleureux, hospitalier, ce qui est un luxe pour un citadin, sanglé comme toujours dans son uniforme de gendarme, moins le képi qu’il ne porte presque jamais. Il est courtaud mais cela ne se voit pas tout de suite, blanc teint et légèrement bien nourri et souriant. Pour un gendarme, il est plutôt rassurant et on se laisse aller sur le ton de la confidence. Nous nous sommes perdus de vue, peu après, disons… quelques années. C’est seulement vers la fin 2002 que je le retrouve au terme d’un concours de poési,e où je me suis fâché avec lui ainsi qu’avec le jury dudit concours. A lui, je lui assène alors une vaste et polémique (« lettre ouverte à un jeune poète ») via Le Matin et La Gazette, qui ne l’ont pas publiée, mais qui n’a pas manqué de lui parvenir. Au jury, un procès sur lequel le tribunal de Moroni n’a pas, depuis bientôt trois ans, délibéré. Quelques mois plus tard, je passe l’éponge sur la bagatelle, et il est le premier à être surpris de s’apercevoir que, quelque part, j’ai écrit un mot gentil sur lui et ses photos. Car notre poète est aussi un photographe amoureux de sa ville natale doublé d’un calligraphe qui a fait ses preuves. C’est bien, même si je ne vois pas d’un bon œil son activité artistique polymorphe qui l’empêche, à mon avis, d’exceller dans un domaine déterminé. Cela m’a conduit une fois à le soupçonner d’agir plutôt en amateur qu’en professionnel, en tout ce qu’il entreprend, même si ça lui réussit puisque, avec son sens des relations humaines, il se fait inviter toujours quelque part, comme il aime ça, Maurice, Madagascar, la Réunion, etc. C’est lui le poète comorien qu’on retrouvera cité plus souvent dans mon journal intime même si je le traite, ici ou là, de « mon ami navrant Mab Elhad » (notes du 31 janvier 2005), un ami qui ne m’a jamais rendu service, à l’exception de celui de continuer à écrire des poèmes. Peu importe leur facture. Et maintenant, il songe à écrire un roman, m’a t-il dit la dernière fois que je suis monté le voir dans son bureau ».