La voix du sultan-poète

La parution pour la seconde fois consécutive aux éditions Komedit des Poèmes, pensées et fragments du sultan philosophe et poète Mbaye Trambwe, sous la direction de Damir Ben Ali et de Masséande Chami-Allaoui, permet aux générations actuelles de réinterroger l’oraliture comorienne, qui continue cependant d’irriguer le monde de la musique.

Traduire Mbaye Trambwe dans une langue intelligible de nos jours ou chercher à se rapprocher le plus possible du texte originel ? La complexité du corpus hérité du sultan philosophe a toujours limité son accessibilité à un public plus large. Il n’est pas donné de faire entendre la musique d’un texte aussi ancien et aussi fermé. En restituer le rythme et la puissance d’évocation orale suppose que l’on repère les usages perdus de la langue shikomori. Ou que l’on retrouve une forme d’authenticité, qui, malgré tout, résonne telle une hypothèse. Ce qui soulève des appréhensions certaines dans la réinterprétation du texte en français. Des appréhensions que l’on assimilera sûrement à l’idée même d’une poétique dite de la modernité.

La volonté de parvenir à un texte intelligible par le monde actuel exige de chacun des traducteurs réunis ici cet effort. Car ce sont évidemment les traductions qui apportent au texte sa perspective d’émancipation. Longtemps, il fut objet de citation, sur les places publiques. Notable et homme politique ne pouvaient terminer une intervention publique à Ngazidja, sans se raccrocher au verbe de Mbaye Trambwe. Il était une fois disaient-ils… L’utilisant comme une source inépuisable de sentences morales. Et tant pis pour les esprits ronchons, le texte n’était jamais fixé, prêtant parfois à confusion. Et ce, jusqu’à ce que ce travail, mené conjointement par Damir Ben Ali et Masséande Chami-Allaoui, ne vienne éclairer le texte sous un jour nouveau. On entendait parler du Pohori, on a rarement eu l’occasion d’apprécier l’œuvre dans toute sa complexité.

Goba la Salama à Kwambani, fondation Mbaye Trambwe.

Dans cet ouvrage, une trentaine de pièces sont réunis. Poèmes, pensées et fragments – son titre –  essaie de rendre la puissance d’une œuvre prolixe, qui « continue à susciter l’admiration de beaucoup de Comoriens, qui découvrent à chaque occasion la virtuosité d’un poète, qui reste pour tous un grand penseur ». Le texte est présenté là dans sa facture la plus ancienne, à moitié enfermé dans cette oraliture comorienne que l’on deviene si peu transmise aux générations actuelles. Seuls la côtoient les initiés, loin du mimétisme des places publiques, qui, tantôt répètent la geste de Trambwe sans n’y rien comprendre, tantôt la magnifie sans se livrer à l’exégèse nécessaire. On peut reprocher à la traduction française son approche littérale. Mais la valeur du texte originel est bien là, avec ses métaphores, sa symbolique, ses images pleines, autorisant une première approche de ce corpus réputé opaque.

Une introduction rappelle une difficulté, bien compréhensible : « l’auditeur actuel qui a du mal à comprendre cette poésie, qui lui semble hermétique, énigmatique ». Mais elle insiste sur un fait : « C’est le récitant qui donne du sens à un texte qu’il interprète par l’expressivité de sa voix (rythme, intonation, débit) et de son corps (gestes et mimiques). C’est là où le lyrisme des textes prend toute sa signification : la vibration de la voix, la résonance des mots, subjuguent l’auditeur qui écoute, comme une incantation, la récitation ». On ne sait pas si Mbaye Trambwe a eu recours à l’écrit de son vivant – aucune recherche ne le confirme – mais il semble vouer tous ses mots à l’art du dire. L’auteur « participe activement au récitatif ». Une tradition à laquelle ne se refuse pas la nouvelle génération de poètes slameurs, mais à qui le patrimoine n’a pas toujours été transmis dans les règles.

Seuls les auteurs-compositeurs de l’époque récente parviennent à se réclamer encore de cette tradition d’oraliture. Bien que certains se contentent de reprendre des phrases entières du corpus de Trambwe dans leurs chansons, sans chercher à approfondir le sens ou la pratique du genre (upwa nyandu), on notera l’importance prise par cette forme d’écriture auprès d’artistes aussi illustres que Farid Youssouf à Ngazidja ou Baco à Maore. Le premier réinvente le phrasé, le second l’associe aux réalités présentes. Leurs textes, quelque peu négligés par la critique actuelle, qui semble toute aussi déconnectée de ce passé, expriment une tendance ancrée dans l’imaginaire du Comorien. Un art du dire que d’aucuns tentent aujourd’hui de prolonger dans des formes nouvelles d’expression. D’où l’intérêt d’un tel recueil…

L’une des entrées de la fondation Mbaye Trambwe à Kwambani.

Damir Ben Ali et Masséande Chami-Allaoui offrent l’opportunité à beaucoup de réinterroger le lyrisme de Mbaye Trambwe, son rapport au sacré, son humanisme, son éthique. Une forme de sagesse s’en dégage : « En effet, les leçons que l’on tire de l’œuvre de Trambwe sont la définition d’une culture morale, toujours actuelle, garant de l’équilibre communautaire ». C’est une œuvre qui parle aussi de dignité, de noblesse, de grandeur d’âme. « La parole devient exutoire et rappelle en même temps les limites de l’homme et de son action ». Cette phrase du Pohori (« esa yarumwa wema ngwambo shari ») reflète ainsi un état du monde, situé y compris au-delà des frontières comoriennes, où le poète se rêve en porte-parole de la paix et de la concorde. Dans un monde à moitié rongé par les conflits, il est cette phrase dite avec ferveur dans le poème des Mavaya nde – « Hurendeha pandzani kutsudjua » – qui critique celui ou celle, qui, à force d’ignorance devient l’incarnation d’une terre inculte, sans s’en rendre compte, le moins du monde.

Pour rappel, Mbaye Trambwe naquit vers les années 1740. Il était fils et petit-fils de palais. Mmadjamu Binti Msafumu, également connue sous le nom de Mmadjamu wa Mdombozi, est la fille cadette de Wabedja Seha-la-djumbe, sultane de l’Itsandra, et de Msafumu wa Mahamet, sultan du Mbadjini était sa mère. Le père – Mlanao wa Mna Aziri – était sultan du Bambao, avant de devenir ntibe à Ngazidja et à Mwali. Tous deux poètes, ils se livraient, chacun, à des « satires acerbes » contre le royaume du conjoint. De la virulence de ces joutes a surgi le palais du Kapviridjeo (« le lieu où les sots n’entrent pas »), où Trambwe a passé son adolescence. Monté sur le trône du Washili dans des conditions douloureuses, où la querelle familiale fit rage dans tous les sens du terme, il misa toute sa force et sa verve au service de la paix. Sa vie entière, il la passa à célébrer la poésie et les femmes autour de la table. Il aimait la bonne chair et cultivait l’amitié. A la fin de sa vie, il s’était retiré sur le Pohori, une propriété qui donna son nom au célèbre poème que l’on connaît.

Med