« L’influence des femmes était autrefois très grande »

Le passé des Comores a dépossédé les femmes de leur indépendance, explique l’historien et anthropologue Damir Ben Ali[1].

Quelles sont les spécificités du statut des femmes comoriennes par rapport à celles des autres sociétés musulmanes et africaines ?

Toutes les sociétés musulmanes que nous connaissons sont très patriarcales. A part les Comores, je crois qu’il y a seulement un petit groupe de population très réduit en Indonésie où la société est musulmane et matriarcale. Et toutes religions comprises, les sociétés matriarcales représentent environ 15% dans le monde. Ici, l’influence des femmes était autrefois très importante car les hommes étaient des voyageurs, alors qu’elles ne voyageaient presque pas. Elles étaient détentrices de toutes les formes de patrimoine, aussi bien matériel que symbolique. Les hommes de familles aristocratiques, les commerçants, se mariaient dans différents ports de la côte pour créer une sorte de réseau international, des points d’appui, des lieux où garder leurs marchandises. Ils ramenaient leurs enfants pour qu’ils se marient dans leur famille, avec leurs nièces… Cela renforçait le prestige de la famille car ces enfants étaient beaucoup plus cultivés sur les plans de la science, de la religion, de la technique. Ces gens-là ont enseigné la science religieuse et la jurisprudence musulmane aux Comores. Au niveau matériel, eux n’apportaient rien. Mais grâce au régime matriarcal, leurs enfants héritaient des biens de leur mère. C’est pour cette raison que ces gens ont sacralisé le système matriarcal et l’ont intégré à la jurisprudence comorienne. A la génération suivante, ce sont les filles qui ont hérité. Les femmes étaient puissantes.

Malgré ce régime qui les favorise au niveau économique, les femmes ont été éloignées des prises de décisions…

Il y a eu une période de changement. Au moment de la colonisation, une bonne partie de l’aristocratie qui menait la guerre contre les Français est allée à Zanzibar, qui était dirigée par des Arabes omanais. Les Comoriens, sunnites, y ont été reçus comme intermédiaires entre les Arabes chiites et les Africains, entre la cour et la population. Ils ont occupé une place importante dans la société. Ils se comportaient comme les Arabes vis-à-vis des Africains, mais ils ne pouvaient pas épouser les omanaises, donc ils ont fait venir des femmes comoriennes, qui ont adopté le voile et la vie cloîtrée. A l’époque, le voile était inconnu aux Comores. Il y avait des chiromani, des tissus sur les cheveux, mais jamais sur le visage.

Femmes sous voile à Ngazidja, femme en shiromani à Ndzuani (DR).

Les habitants des Comores ont voulu imiter Zanzibar ?

Oui. C’est devenu un signe de prestige que les femmes soient cloîtrées dans des villes comme Moroni, Mitsamihuli, Ntsudjini, Iconi… Dans la bonne société, les femmes ont eu des gens qui faisaient leurs courses. Même celles qui faisaient de l’artisanat ne vendaient plus elles mêmes. A cela s’est ajouté le fait que les colons français ont pris toutes les terres, qui étaient le patrimoine des femmes. Elles sont devenues économiquement dépourvues. Pour gagner de l’argent, il fallait travailler chez les blancs, et ça ce sont les hommes qui le faisaient. Elles sont devenues complètement dépendantes. Il y a eu à la fois une perte économique et une perte culturelle.

Pourquoi l’influence de Zanzibar a t-elle été si forte sur le statut des femmes ?

Après 1945, la France a donné la citoyenneté à tous les gens de l’empire colonial. Les Comoriens de Zanzibar sont allés s’inscrire au consulat de France à Zanzibar, ils ont créé des écoles où on apprenait le français. Zanzibar, c’était la capitale culturelle, et les cadis étaient là-bas formés par des Comoriens, qui avaient eux-mêmes souvent été formés au Caire. Les associations de femmes comoriennes prenaient les noms de celles de Zanzibar. Les Comoriens de Zanzibar venaient nombreux ici pour se marier, et les femmes de là-bas revenaient aux Comores. Tout cela faisait grandir l’influence de l’homme sur la femme.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Dans les années 60, les colons ont commencé à partir. Ce sont les hommes qui ont récupéré les terres, mais ils les ont léguées à leurs filles. La terre est donc retournée aux femmes. Sur le plan économique, ce sont les femmes qui vont à Dubaï. Elles ont la terre, les bijoux, des biens qui leur permettent d’investir. Mais cette culture du poids du mari est restée dans les têtes. Même si c’est théorique : la réforme du « Grand-mariage » à Moroni a par exemple été possible grâce à l’influence de jeunes femmes. Mais on ne le montre pas, ce sont les hommes qui prennent la décision.

Images de femmes comoriennes (Archives/ DR).

Avant la colonisation et l’influence omanaise, les femmes participaient- elles aux décisions politiques ?

Il y a eu des reines, des princesses. Elles pouvaient débarquer un sultan, mais indirectement. Elles n’assistaient pas aux conseils. Les sultans étaient en réalité des chefs de famille, la politique, c’était surtout des symboles. Des affaires d’hommes. Mais la femme du sultan Musafumu, par exemple, a refusé qu’un sultanat soit donné à Saïd Ali, ce qui a abouti à une guerre. Elles tiraient les ficelles, mais elles ne faisaient pas la guerre.

Pourquoi les femmes sont aujourd’hui absentes du champ politique ?

Elles sont allées en retard à l’école. Et puis il y a une trentaine d’années, être dans la politique, c’était être en contact avec les Européens. Or dans la classe sociale qui faisait de la politique, les femmes n’étaient pas autorisées à être en contact avec l’extérieur. Les femmes n’ont pas encore l’autorité sociale pour aller à la politique. Mais le fait de s’investir dans des associations portera ses fruits à court terme. Actuellement, le tremplin pour avoir de l’influence, c’est les associations, et pour qu’une association marche, il y a toujours des femmes derrière. Les partis politiques non plus ne peuvent pas vivre sans les femmes qui les soutiennent. Il commence à y avoir un changement de mentalité. Les associations de femmes sont maintenant complètement indépendantes, alors que jusque là, elles soutenaient celles des hommes, avaient l’habitude de faire le gros du travail, puis de leur laisser la place. Je pense que la stratégie pour les femmes doit d’abord consister à développer leurs propres associations, et à conquérir certains postes. Toute une génération d’hommes politiques comoriens est issue de l’enseignement. Or il y a très peu de femmes enseignantes.

Propos recueillis par Lisa Giachino


[1] Entretien paru dans le n°26 de Kashkazi en févier 2006.