La troupe de théâtre fondée par Alain-Kamal Martial est en résidence à Moroni depuis mardi. Une étape parmi d’autres dans la zone. Cet article est paru initialement dans le numéro 19 du journal Kashkazi, paru en décembre 2005.
Pas facile d’être un comédien dirigé par Alain-Kamal Martial. « C’est vrai qu’il est dur », reconnaît Soumette, l’un des deux acteurs comoriens[1] de la troupe. « Il tient beaucoup aux répétitions, il sait prendre le temps qu’il faut pour obtenir ce qu’il veut. Et c’est bien, c’est comme ça qu’on progresse. » C’est certainement pour ça aussi que la réputation de celui que l’on nomme désormais AKM a largement franchi les côtes de son île, Maore. Respecté à la Réunion – où il avait éclaboussé le festival L’œil du cylcone en 2004 -, il s’est aussi fait un nom en France et en Afrique. Un succès qui s’explique par son talent d’auteur-metteur en scène, mais aussi par la ligne, celle d’un théâtre sans frontières, qu’il a su insuffler à sa compagnie, Istambul.
Les comédiens qui la forment pourraient à eux seuls représenter la géographie de l’océan Indien… et la philosophie de leur mentor. Lucrecia Paco, « notre doyenne » dit Alain-Kamal : « mozambicaine ». Saindou El-Madjid, mahorais. Fela Karlinah, malgache. Ornella Mamba, congolaise (RDC). Mounir Hamza, mohélien. Et le petit dernier, Soumette Ahmed Said Ali, Grand-comorien. Autant de passeports qui donnent à l’ensemble un certain cachet. « Nous sommes d’îles différentes, mais nous sommes de la même culture », dit Mounir. « Cela correspond à la philosophie de base de la troupe », explique le metteur en scène. « J’aurais pu prendre des acteurs mahorais, il y en a de très talentueux. Mais l’idée de la compagnie Istambul, c’est deux travaux dans l’année dans l’ensemble de la zone. »
L’ancrage régional n’est pas une simple idée chez Martial. Les actes suivent. « On a fait une résidence d’un mois à Madagascar en avril, on a joué à la Réunion. L’année prochaine, on passera un ou deux mois au Mozambique pour travailler sur le masque des Makonde… C’est important d’être ancré dans la région. Le théâtre, contrairement à la musique, est le vrai outil culturel de proximité. Pour plaire, il faut que ça parle aux gens, même si ce sont des thèmes universels qui sont traités. D’ailleurs, en 2007, on prévoit de jouer en shimaore à Mayotte. »
C’est dans cet esprit que la troupe se trouve depuis mardi à Moroni. « On n’est pas forcément là pour promouvoir notre spectacle[2] (2), on est là pour montrer aux Comoriens le talent de Mounir et Soumette, pour permettre à des artistes qui nous sont chers de jouer chez eux. Ici, ils passent inaperçus. Peu de gens savent qu’ils vivent du théâtre. Nous sommes tous passés par là : la comédienne malgache, Lucrecia… » Moins qu’une lutte, mais plus qu’un simple credo, AKM s’est engagé dans un combat : celui du théâtre dans l’océan Indien. « Si on vient ici, c’est pour montrer à l’Alliance française, aux autorités comoriennes aussi, qu’il y a du talent sur place, qu’il faut le développer. Aujourd’hui, on est à l’Alliance, mais dans dix ans, quand je reviendrai ici, je veux jouer dans une vraie salle de théâtre. Il faut se donner les moyens, et c’est pour cela que nous travaillons dans toute la région. Si nous ne luttons pas, qui le fera ? On ne va pas demander à quelqu’un qui vient de France de le faire. »
Sans argent ? « L’argent, on le trouve quand il s’agit de faire venir des troupes de France ou d’ailleurs, mais quand il s’agit de faire jouer des troupes locales, il n’y en a plus. Le théâtre, c’est la bouffe du peuple. C’est très important. Tout le monde a besoin du théâtre ». Passionné, AKM a foi en ce qu’il fait. Et il sait la transmettre. Soumette : « Il nous aide beaucoup, sur la scène, mais aussi en dehors. Il nous a appris comment présenter un dossier pour participer à un festival, comment financer des projets. C’est un vrai professionnel. Maintenant, quand le Théâtre national répètera, ça ne sera plus une heure, mais deux, et à fond. Nous avons, nous aussi, des ambitions ».
Rémi Carayol
[1] Soumette remplace exceptionnellement un comédien qui n’a pu se rendre à Moroni.
[2]17 millions d’enterrements pour une dépouille nationale sera joué samedi et dimanche, à 19h30, à l’Alliance franco-comorienne de Moroni, la semaine prochaine à Mutsamudu.