Un spécial « femme comorienne » en question

Dédié à la situation des femmes aux Comores, le dernier numéro de Uropve  (mars 2020) paraît, diffusé sous sa forme numérique à cause de la pandémie du Covid-19.

« A situation exceptionnelle, décision exceptionnelle », explique ce journal citoyen, dont le dernier numéro paraît en version numérique. Le PDF est même téléchargeable (V. le lien à la fin de cet article) pour tous sur le net. Ses promoteurs considèrent que la période est trop complexe pour assurer le service de la façon habituelle. Rappelons qu’il s’agit bien d’un des supports les plus lus de l’archipel, bien que diffusé en circuit fermé. Imprimé à l’étranger, Uropve rencontre des problèmes de distribution, pour la première fois depuis sa création.

Construit sur un modèle de niche économique, situé loin du business de l’information, Uropve va devoir se réinventer, durant ces prochains mois. Ce 13èmenuméro, daté de mars 2020, représente un modèle à dépasser pour la pérennité du concept lui-même : « On a failli arrêter notre activité. Cette crise menace jusqu’à notre existence. On se demandait comment faire depuis début mars. La rédaction a donc décidé d’offrir gracieusement ce numéro, de le considérer comme une occasion de se projeter, autrement. Comment rebondir, de manière à respecter le calendrier des numéros envisagés pour cette année ? On envisage tout un tas de possibilités ».

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En attendant, ce treizième numéro questionne le genre. Féminin, pour être précis. Tous les articles ne parlent que la délicate question des femmes dans l’archipel. Des témoignages frappants, qui traduisent une certaine complexité. « Origine et fin de tout dans ce petit espace insulaire, [la femme] incarne à elle seule l’honneur des familles. Il faut à tout prix qu’elle soit harnachée pour éviter que le pire ne la transforme en monstre. On la prend donc en mains, assez tôt d ans la vie, et on l’installe dans une bulle, où lr rigorisme coutumier rivalise de plus belle avec les interdits de l’islam », lit-on dans un article de Soeuf Elbadawi.

Le ton des différents textes est saisissant, les auteurs ne se voilent pas la face. « Nous évoluons dans cette société hypocrite, qui nous traite de salope, de chienne, de susu la madzi, au moindre geste, tout en appréciant de jouir sur nos corps, dans tous les sens du terme », s’enflamme Benara en première page. Elle parle du parfum de scandale que traînent les femmes sur leur sillage, nomme la prédation sans fin des hommes, décrit la plèbe à qui elle s’associe volontiers, et s’attaque aux filles de la bonne société, qu’elle décrit en saintes nitouches, pour finir par cette conclusion, terrible : « le même rêve pour nous toutes réunies. Un bon mari, qui se respecte, pour ne pas avoir à baisser le regard en public ».

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En troisième page du journal, une sorte de manifeste féministe, qui émane de Malha, étoile montante des musiques actuelles. Il est question des misères faites aux femmes dans cette société, où les hommes ont toujours le dernier mot. Malha en appelle à toutes ses semblables : « Je parle de celles qui ont vécu le pire mais qui se sont relevées, qui ont été battues, violées, trahies, maltraitées, mais qui ont su combattre cette souffrance. Je vous implore de ne plus jamais vous laisser abattre par ce poids qu’ils nous font porter. Prouvez-leur que vous êtes for- tes, que vous savez relever les défis, que vous savez combattre les obstacles, que vous savez vous relever après chaque chute. Car il n’y a pas plus fortes dans ce bas que celles qui portent et donnent la vie ».

Dans le cahier du milieu, un entretien de la comoro ougandaise Fatuma Mohamed Elyas. Femme de tête, créatrice de mode, connue pour ses années de lutte au sein du Front Démocratique, aujourd’hui engagée dans la campagne de sensibilisation anti covid-19. Au journaliste Mohamed Soilih, elle confie ses appréhensions : « La femme est confinée dans un rôle, où elle ne tranche pas par rapport à la gestion des affaires de l’Etat ». A priori, elle sait de quoi elle parle. Fatuma Mohamed Elyas a notamment au sein du cabinet de l’ancien ministre de l’éducation, feu Abdou Mhoumadi. Elle reste convaincue, quand au sort réservé aux femmes : « Nous ne sommes pas assez fortes. Le jour où nous ferons du lobbying, la femme prendra sa part ». Elle s’inquiète entre autres de l’apparition du voile : « Le salafisme (…) ce n’est pas nous ».

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Deux textes, d’une grande force politique, pour clore ce numéro, décidément très spécial, comparé aux précédents. Le premier est une nouvelle de Touhfate Mouhtare. Habile conteuse, l’auteure de Vert cru (Komedit) y raconte avec grâce la mutation d’une jeune femme, dont on scelle le destin trop tôt, dans la violence : « Ma peau a commencé à s’endurcir. Des écailles se sont formées à sa surface, striées, luisantes, kaléidoscopiques. Elles recouvrirent mon dos et chaque aire de ma peau. Puis la lune acheva de s’élever, et elles disparurent aussitôt ». Elle devient « humaine le jour, tortue les nuits sans lune ». Une énigme d’archipel, qui fait écho au dessin – « Bibi al Camar » – de l’artiste Sania Ahamada Chanfi, dont le témoignage dans l’autre texte paru de ce journal, demeure sans concessions face à tous les non-dits accumulés sur le viol dans cette société.

Après quatre ans d’existence, Uropve poursuit sa route, charriant une parole libre, débarrassée des clichés et des reniements de circonstance. Une parole conséquente, pleine de bienveillance pour les citoyens de ce pays, où tout nécessite d’être reconstruit, y compris sur le plan des luttes. Les promoteurs du journal pensent qu’en contribuant à la naissance d’un nouveau discours sur les réalités comoriennes, ils participent d’une forme certaine d’espérance. Le prochain numéro, prévu pour la fin juillet, portera sur la gestion de la pandémie du Covid-19. Reste à savoir s’il paraîtra à nouveau sous cette forme numérique ou s’il reviendra à son état premier, celui du tabloïd sur papier. Avec ses couvertures singulières, promues au rang de collector.

Moha

Pour télécharger ce numéro 13, offert gracieusement par l’équipe de Uropve, veuillez cliquer ici sur ce lien: U13 UROPVE.