Le shikomori au service de la révolution

Vocabulaire au feu nourri. Wakapvema (bourgeoisie, nantis), wufwakuzi (révolution), sirikali ya mikuwani (administration communale) ou encore maduhuli mshindzi (denrées de première nécessité). Autant de mots et d’expressions sortis de l’ombre par Ali Soilihi, et passés aujourd’hui dans le langage commun. Un article initialement paru dans le n°72 de Kashkazi.

Sous sa présidence, « la langue s’est beaucoup enrichie », rappelle l’historien et sociologue Damir Ben Ali, qui a participé aux travaux linguistiques menés sous la révolution.  « On préparait des listes de vocabulaire politique, dont la langue comorienne était très pauvre à l’époque. On les envoyait à la radio et elles étaient affichées sur un tableau. Les journalistes les utilisaient très souvent pour que ces  mots soient adoptés » par la population.

Dans ses discours, le Mongozi se livrait sans cesse à d’étonnants challenges linguistiques qui ne se limitaient pas au champ politique. Son allocution prononcée au port de Moroni après l’exécution de Sule Bwana, en 1977, est en cela un petit morceau de bravoure[1]. Pour faire comprendre à la foule la différence entre « science » et « sorcellerie », il se lance dans la description de phénomènes complexes : circulation sanguine, structuration du cerveau humain, mécanique auto- mobile… Du jamais entendu jusqu’alors ! Il « partait du principe que tout, sans exception, de la politique à la dialectique marxiste, de la religion au programme économique ou à l’agronomie, pouvait et devait être exprimé en comorien », écrit l’historien français Michel Lafon[2]« Ali Soilihi procédait souvent par images, par comparaisons et par répétitions (…) [pour]mieux faire comprendre une expression nouvelle à un public populaire que pouvaient déconcerter des innovations lexicales et une conceptualisation qui, se voulant scientifique, reproduisait une classification étrangère ».

Cet acharnement à tout dire en shikomori quand les élites s’étaient habituées à étudier, écrire et administrer dans la langue du colon, n’a rien d’anecdotique. Dans sa volonté de construire la nation comorienne, la langue « était un instrument de son idéologie », analyse Damir Ben Ali. Pour saisir l’ampleur de l’innovation, il faut se rappeler le contexte linguistique qui prévaut en 1975. « Seul le français était la langue de l’enseignement public et de l’administration, ce qui induisait l’exclusion du plus grand nombre de la marche de l’Etat », résume le linguiste Mohamed Ahmed Chamanga[3]« L’arabe était présent dans l’enseignement religieux, au sein d’écoles informelles, le comorien restant dans le domaine des communications orales, des correspondances familiales, de manuscrits privés en caractères arabes ou des actes de droit privé des cadis ». Scindé en parlers régionaux, le shikomori était fortement différencié selon les classes sociales. « Il y avait une langue comorien- ne des grands notables cultivés que les gens de niveau inférieur ne comprenaient pas. Les paysans, les pêcheurs avaient leur langage propre », indique Damir Ben Ali. 

Damir Ben Ali.

Soilihi a donc contribué à unifier la langue. « Il y a eu non seulement un enrichissement mais aussi une intercompréhension entre les dialectes locaux », note Damir Ben Ali. Pour Michel Lafon, « s’exprimer en grand-comorien revenait à inclure la langue dans le projet global de changement révolutionnaire : même si, sans doute, le grand-comorien avait déjà été utilisé dans le débat politique local (…) c’est Ali Soilihi qui le fit accéder d’un coup au niveau national ».

Pour servir sa politique, le Mongozi procède de façon empirique, puisant dans son excellente connaissance des mentalités et de l’art oratoire, s’inspirant de l’expérience tanzanienne, selon ce qui l’arrange et le message qu’il souhaite faire passer. « Il allait chercher dans les représentations mentales du Comorien pour dire sa conception moderne », analyse le linguiste mahorais Mlaïli Condro. « Il n’a pas créé les mots. Mais il a donné plus de volume à des mots d’un usage tout à fait quotidien. A travers la parole du pouvoir, il leur a donné toute l’amplitude sémantique qui est celle d’un concept ». S’il puise « dans les ressources de la langue elle-même, généralisant des mots régionaux, réactualisant dans un sens moderne des mots anciens »2, Soilihi emprunte également des expressions au swahili, à l’arabe, parfois au français. « Il a essayé de suivre la même politique que celle pratiquée en Tanzanie avec le swahili : pour les emprunts, d’abord commencer par voir dans les variétés régionales, puis les langues voisines proches, ensuite l’arabe et enfin les langues européennes », explique Ahmed Chamanga. « Mais, pour des rai- sons de commodité, Ali Soilihi a eu plus recours au swahili qu’aux mots comoriens régionaux ».

Le recours à la graphie latine, et non arabe, pour transcrire le shikomori, semble répondre aux mêmes impératifs d’urgence et d’efficacité. Désireux d’utiliser le comorien dans l’administration et pour les campagnes d’alphabétisation des masses, Soilihi fait appel à Damir Ben Ali pour superviser les travaux. « Quand il m’a convoqué et qu’il m’a fait part de son projet, on s’était entendus qu’on allait le faire en caractères arabes », se souvient celui-ci. « A l’époque, le taux d’alphabétisation en caractères latins n’était que de 23% alors que si on adoptait les caractères arabes, c’est presque toute la population qui allait en profiter. Mais quand je suis revenu le voir, tout a été chamboulé ».

Damir explique ce choix par le fait « qu’il n’y avait pas de machines en caractères arabes. Cela facilitait aussi le contact avec les Tanzaniens qui formaient son armée [la Tanzanie utilisait les caractères latins pour transcrire le swahili, ndlr] ». Ahmed Chamanga indique également que « les caractères latins sont plus faciles à adapter pour rendre les sons de la langue comorienne, alors que les caractères arabes exigeraient la création de nombreux signes diacritiques supplémentaires, donc non disponibles sur les machines à écrire ». Par ailleurs, « Ali Soilihi ne voulait sans doute pas de deux systèmes d’écriture dans l’administration : l’un en caractères arabes pour le comorien et l’autre en caractères latins pour le français, puisque les deux langues devaient y être utilisées »

Mohamed -Ahmed Chamanga.

D’autres motivations plus profondes expliquent sans doute aussi que le président ait privilégié cette option. « Ali Soilihi voulait s’appuyer sur les jeunes, qui manipulent plus aisément les caractères latins, pour assurer l’alphabétisation », souligne Ahmed Chamanga, tandis que Damir Ben Ali s’étonne encore de la manière dont la transcription du shikomori a été élaborée : « Il m’a dit que je devais travailler en premier lieu avec les comités [des comités politiques formés de très jeunes militants, ndlr]. Il y a des membres du comité qui ont proposé des lettres qu’il a adoptées, comme le « v » qui s’est écrit « pv ». J’étais dérouté. Dans notre première conversation, il avait été question d’instituteurs ! »

Dans le fond, pense Damir, « la campagne générale d’alphabétisation n’était pas son premier objectif. Il voulait donner un enseignement aux comités et aux militaires qui étaient le fer de lance de sa révolution, et qui n’étaient pas scolarisés. Il les appelait Ushababi wamadarasa ». C’est à ces jeunes, justement, que le président s’adresse en mars 1976, insistant sur l’utilité pratique qu’il compte tirer de l’utilisation du shikomori : « De quelle manière fait-on un procès verbal ? Etudiez la manière de le rédiger en comorien en écriture arabe, parce qu’il y a des gens qui ne savent pas écrire le français ; étudiez la manière de traduire les termes juridiques en comorien, de sorte que chacun d’entre vous qui sera dans un village, lorsqu’il dresse un procès-verbal pourl’envoyer au tribunal, sache le faire en français ou en comorien ».

Pour Mlaïli Condro, même si l’on peut trouver contradictoire l’utilisation de l’alphabet de la langue coloniale, « il y a une cohérence dans la démarche ». En effet, analyse le linguiste, « la graphie arabe aurait imposé de recourir aux hommes de lettres de la société comorienne. Il y a un capital idéologique investi dans la graphie arabe, c’est tout un univers : on l’identifie à une langue, une religion, une tradition… Je pense qu’il voulait éviter que la jeunesse ne s’identifie à ce monde là ». Soilihi ne cachait en effet pas sa défiance envers les chefs religieux qu’il accusait d’utiliser leur connaissance de l’a- rabe pour asseoir leur supériorité : « Na pvanu idjomkinishiba zehabari zinu wadomwambiani wadoambia owanantsi ha lugha ya kikomor, an-an, ngwambao ha lugha ya kiarabu ili wadjwa waone uka o wandru wadjuzi, wandru wadjwa urindrindra » (Tout cela, ils pourraient le dire aux citoyens en comorien, mais non, ils préfèrent parler en arabe pour montrer qu’ils sont lettrés, pour que les gens tremblent devant eux), critiquait-il dans un discours à la milice en 1976[4].

Surnommée alifube ya shetwani (l’écriture du diable), la transcription du comorien en caractères latins sera bannie lors du retour d’Ahmed Abdallah au pouvoir, en 1978, rappelle Chamanga. Il faudra attendre 1992 pour que le shikomori soit reconnu langue officielle. Au-delà du rejet irrationnel dont elle a fait l’objet, la politique linguistique de Soilihi a finalement été desservie par les excès du régime et le caractère précipité de cette révolution inachevée. « Vers la fin, il s’isolait », regrette Damir Ben Ali. « Il s’était entouré d’enfants qui acceptaient ce qu’il disait mais qui ne lui apportaient plus rien. A partir d’avril 1977, ces jeunes occupaient la radio et utilisaient un langage qui ne plaisait pas beaucoup aux gens. Il y avait une dévalorisation de la langue comorienne ». « L’enseignement d’une langue et son utilisation ne peuvent pas s’improviser », souligne de son côté Ahmed Chamanga. « Il fallait les préparer. Qu’avait-on à l’époque ? Aucune description de la langue, pas de ressources humaines capables d’assurer les formations nécessaires… Les conséquences de cette démarche hâtive ont été une orthographe aléatoire, et la produc- tion de documents peu exploitables par les linguistes. »

Lisa Giachino et Faissoili Abdou


[1] Condamné à mort pour assassinat,Sule Bwana a été fusillé publiquement le 20 juin 1977. Il s’agit de l’une des rares exécutions ordonnées par la justice comorienne. Le discours prononcé par Soilihi à cette occasion est retranscris dans l’ouvrage de Michel Lafon.

[2] Auteur de L’éloquence comorienne au secours de la révolution – Les discours d’Ali Soilihi, L’Harmattan, 1995. 

[3] Interview réalisée par Internet.

[4] Discours à la milice, 26/03/1976, in M. Laffont, L’éloquence comorienne au secours de la révolution